Sylvie Orsini, romans

Thaddeus et le N’Graal

Les Geais Editions

Le synopsis

Cana de Galilée, l’’an 29 de notre ère. Condamné par la maladie, le jeune et riche Thaddeus, na de cesse de s’interroger durant toute la noce, au sujet de cet étranger l’épiant du regard comme s’il voulait deviner ses pensées et qui ose enfin l’approcher pour lui adresser des paroles tout aussi pleines d’espoir qu’énigmatiques. Mais dès lors que ce vin excellent qu’il vient de boire semble miraculeusement le soulager de ses maux, Thaddeus finira par oublier aussitôt cette rencontre. Il songera également à approvisionner l’une de ses gourdes de ce précieux liquide afin d’en emporter à Magdala.

Paris, le 12 mars 2014. Le professeur Camil Andolfo, archéologue de renommée internationale, devra remonter le temps à la recherche de celle qu’il surnommera le N’GRAAL, relique préservée au fil des millénaires, mentionnée dans la chronique de Thaddeus. Il entraînera Andres, l’un de ses brillants élèves, à la tendance réactionnaire, dans un monde où la perspicacité côtoiera de près l’intelligence et la raison.

Du temps des Templiers à celui des Sforza-Colonna puis des Stuart, c’est l’œuvre du grand Maître, le Caravaggio, qui sera le fil conducteur d’une minutieuse enquête au dénouement imprévisible, qui le mènera de l’Égypte à Jérusalem, de Malte à l’Italie pour prendre enfin le chemin de la Corse.

Sylvie Orsini

Sylvie Orsini

A quarante-cinq ans, « Meilleur Ouvrier de France » dans l’Art de la faïence, elle troque les pinceaux pour la plume. Italienne d’origine, elle réside à Folelli, en Corse, depuis vingt-cinq ans, à l’orée de la Castagniccia. Elle y partage ses passions avec son mari et ses deux enfants.

Notes de l’auteure

Chère lectrice, cher lecteur,

Ce nouveau roman se distingue des précédents de par sa conception « collector » et je remercie en particulier deux personnes pour avoir contribué à le rendre attrayant. Jacques, mon époux, toujours soucieux de l’excellence, qui, une fois de plus à voulu pousser la barre très haut en faisant réaliser un ouvrage fait pour durer, à la valeur esthétique parfaitement réussie. Et mon papa, Félix Beltramin, qui a accepté de bon coeur de se charger du travail considérable consistant à la réalisation des magnifiques illustrations disséminées de-ci de-là, qui embellissent l’ouvrage tout en favorisant une lecture plus engageante et immersive.

Imaginez-vous, dans un premier temps, à Cana de Galilée, en l’an 29 de notre ère, où un jeune homme nommé Thaddeus assiste à un mariage qui changera le cours de son existence, grâce à un étranger et un miracle qui semblent tout droit sortis des voiles de l’histoire.

Puis, transportez-vous à Paris, en 2014, où le célèbre professeur Camil Andolfo, un archéologue de renom, se lance dans une quête qui le mènera sur les trace d’une relique mystérieuse, le « N’Graal ». Avec son élève brillant mais reactionnaire, Andres, ils plongeront dans un monde où l’intelligence, la perspicacité, et la raison les guideront à travers des énigmes séculaires.

De l’époque des Templiers, à celle des Sforza-Colonna, en passant par les Stuart et sous l’ombre du grand Caravage, cette histoire tisse un lien indissoluble entre passé et présent, entre l’Égypte et Jérusalem, Malte et l’Italie, et enfin, l’île de Corse. Chaque destination est un chapitre de cette enquête minutieuse, chaque époque une pièce du puzzle qui, une fois assemblée, révèle une vérité imprévisible.

En conclusion, je pourrais ajouter que ce roman est une invitation à explorer les profondeurs de l’histoire et à s’émerveiller devant l’endurance de l’esprit humain face à l’inconnu. Il promet au lecteur une aventure épique pleine de rebondissements et de découvertes. La quête du « N’Graal, offre une exploration riche en action et en réflexion, abordant des thèmes comme la foi, la persévérance, et le sens de l’héritage historique et spirituel.

Alors, si votre coeur bat pour l’aventure, si votre esprit brûle de résoudre les mystères de l’histoire, je vous convie à plonger dans les pages de « Thaddeus et le N’Graal » et à faire un grand saut dans le passé. Ensemble, découvrons les secrets que recèle notre passé et les liens invisibles qui unissent notre destinée à celle des écrits sacrés. Merci de m’accompagner dans cette aventure, où chaque page est une porte ouverte sur la connaissance.

Première dédicace : le 15 mars 2024, à la Médiathèque de la Castagniccia , ancienne usine à tanin de Folelli

Extraits de l’ouvrage Thaddeus et le N’Graal

6

11 février 2014 : Caracas, Venezuela.

On tambourinait à la porte à grands coups de poing. Marco Parisi se redressa d’un bond, réactif et exacerbé par la dose d’adrénaline que son cœur au repos venait de recevoir ; il enfila prestement sa robe de chambre.

Depuis quelques jours, Caracas était devenue une ville dangereuse. Les affrontements entre les manifestants et le Sebin[1] s’intensifiant au rythme d’une colère grandissante, certains quartiers de la ville se retrouvaient bloqués dans une véritable guérilla urbaine.

Une voix saccadée et faible se fit entendre derrière la porte d’entrée :

– Professeur ! professeur ! c’est moi Andres, je vous en supplie, aidez-moi !

Marco tira aussitôt l’énorme verrou qu’il avait fait installer la semaine précédente, tourna la clef qui grinça dans la serrure et ouvrit.

– Dieu du ciel !

Il resta quelques secondes, abasourdi par la vision du visage tuméfié du jeune homme et sentit une boule lui monter dans la gorge. Comme Andres se tenait difficilement debout, il s’avança vers lui, glissa son bras sous le sien pour le soutenir, ce qui le fit instantanément grimacer de douleur. Une fois à l’intérieur, il installa le garçon sur son canapé.

[1] Unité de la police vénézuélienne.

Le gonflement ayant pratiquement obstrué sa paupière gauche, Andres l’observait intensément de son œil valide, redoutant la réaction de Parisi. Il tenta une amorce d’explication :

– On est tombé entre les…

– Un mot de plus et je te flanque une deuxième raclée ! s’énerva le professeur en lui tournant le dos pour aller chercher un flacon d’antiseptique, du sérum et des compresses. Lorsqu’il revint, le pauvre Andres, dépité et vexé, se traînait en titubant jusqu’à la porte.

– Reviens immédiatement t’asseoir ici ! Cela ne t’a pas suffi, tu en veux encore ?

Une lueur ardente brillant dans son œil fier, le jeune homme, qui sentait le regard déterminé de son enseignant pointé sur lui, se dit qu’au vu des circonstances, ce serait une très mauvaise idée de le contrarier. Il obtempéra donc bon gré mal gré et le laissa soigner ses blessures.

Marco constata avec grand soulagement qu’elles n’étaient que superficielles. Par contre, la fracture probable d’une ou plusieurs côtes devait être à l’origine de sa douleur thoracique, le faisant gémir au moindre mouvement, ce qui suscita un regain d’in-quiétude chez Parisi.

Andres aimait cet homme circonspect, aux manières un peu rêches qui avait eu la générosité de le prendre sous sa coupe depuis son entrée à la fac. Le professeur avait exprimé une grande confiance dans ses brillantes facultés d’apprentissage. Volontaire et déterminé, il obtenait de bonnes notes, mais les étudiants très prometteurs dans les STEM[1] n’étaient pas en manque, et Andres avait l’impression que l’intérêt accru que le professeur lui manifestait n’était pas seulement motivé par ses résultats. Il venait d’avoir la confirmation de ses soupçons dans l’attitude sans équivoque de Parisi : maladroitement, mais tout de même clairement, l’enseignant se risquait à jouer son nouveau rôle de père auprès de lui.

– Je suis désolé professeur de vous…

– Je suis désolé, je suis désolé, grimaça Marco exaspéré. Une sourde fureur avait fait place à l’affolement du début, celle de voir tant de jeunes se faire brutaliser par un régime qui virait dangereusement en une dictature et où la violence d’État était devenue la norme.

– Tu rejoins le mouvement et tu te fais défoncer, c’est ça ton plan, ta contribution pour un monde meilleur ?

– Alors, on ne dit rien et on accepte de tout subir de la part d’un gouvernement répressif ? protesta Andres. Puis, poursuivant sur sa pensée, il précisa :

– Le Venezuela est un pays riche qui détient les plus importantes réserves de pétrole au monde et, comble de l’ironie, le prix de l’essence explose, sans compter celui des denrées de premières nécessités ! Qui plus est, par sa totale dépendance aux importations, le gouvernement affame le peuple : la farine de blé se fait rare dans nos boulangeries, ainsi que celle de maïs, de céréales et même le riz. Nos hôpitaux manquent de médicaments, nos journalistes, de papier pour imprimer leurs journaux, et l’accès à certains contenus de Twitter est momentanément bloqué ! Toutes ces privations, ces injustices et cet affront à la liberté, combien de temps devront-ils durer encore ?

Le professeur promena sur lui un regard de colère, mais peiné et touché par l’entêtement du jeune, il s’adoucit :

– Écoute-moi bien, Andres. J’en conviens, le Venezuela tout entier est une énorme poudrière prête à s’embraser à la moindre étincelle, et ni toi ni moi ne pourrons empêcher que la catastrophe se produise. Je suis un fruit bien mûr et je n’ai plus rien à perdre, mais toi…

Une vision venait de traverser douloureusement son esprit. Parisi réfréna son émotion et continua :

-… Tu n’as pas de famille et, comme c’est bien à ma porte que tu viens de frapper, j’en conclus que tu ne dois pas avoir beaucoup d’amis non plus, alors, fais bien attention à toi. Si l’on t’arrête, tu risquerais très bien de pourrir dans le trou d’un sinistre

[1] Science, technologie, ingénierie et mathématiques.

cachot avant même que quelqu’un finisse par s’inquiéter de ce qui aurait bien pu t’arriver ! Tu comprends ça ? Dis-moi si c’est ce que tu souhaites ?

Andres baissa la tête, accablé par la dureté de ces propos, mais qui résonnaient toutefois vrais : il était né d’un père qui avait fui ses responsabilités et d’une mère qui avait à son tour décidé de l’abandonner encore bébé. Ballotté d’établissement en établis-sement jusqu’à ses quinze ans, seul son goût des sciences avait fini par triompher sur le flot de sentiments négatifs, souvent incontrôlés, qui avaient régenté ses jeunes années, le sauvant ainsi d’un destin tout tracé de voyou en herbe.

À la question : qui se soucierait vraiment de lui, que pouvait-il rétorquer ? Serait-ce son bailleur ? Chaque premier du mois, lorsque monsieur Rodriguez, le plus pingre échantillon de la classe aisée, se livrait à son passe-temps favori, l’encaissement de sa douzaine de loyers, il se complaisait à lui déballer inlassablement la même rengaine, soulignant combien Andres avait eu de la chance de tomber sur lui, combien le montant du loyer était peu excessif et, vu la crise économique, combien Andres lui devait une fière chandelle de ne pas se le voir augmenter, mais également, avec son air faussement pathétique, combien il était socialement utile à tous ceux qui ne pouvaient pas s’offrir plus de huit mètres carrés habitables et, pour bien enfoncer le clou de l’humiliation, lui rappeler finalement, d’un ton subitement intransigeant, combien il n’hésiterait pas un seul instant à l’expulser s’il arrêtait d’être réglo avec son loyer.

Du côté de la gargote où, tous les jours ouvrables, il trimait de dix-neuf heures à minuit pour payer ses études, il ne faudrait pas espérer plus d’humanité et de sollicitude de la part de la très caustique madame Perez si jamais il lui arrivait de se pointer avec dix minutes de retard : il serait jeté aussi sec et aussitôt remplacé, pour ne pas faire mentir le proverbe. Et pour boucler le cercle des maigres connaissances peu bienveillantes dont il était entouré, se trouvaient enfin les jeunes gens de l’université. Il ne s’était jamais lié à aucun d’entre eux, toutefois, le mouvement étudiant initiateur de la contestation avait brusquement découvert qu’il y avait une tête au-dessus des épaules d’Andres et, très pratique, des bras pour brandir bien haut les poings levés. Depuis, ils n’avaient pas cessé de le harceler pour le rallier à leur cause. Et comme Andres ne faisait jamais dans la demi-mesure, il avait épousé la fameuse cause, corps et âme, persuadé que tous ces efforts aboutiraient à un changement immédiat. Mais au final, le seul changement, c’est dans sa pauvre vie qu’il venait de se produire, le privant momentanément de la possibilité de travailler et, ombre au tableau, lui offrant la perspective peu glorieuse de finir au premier du mois suivant à la belle étoile.

Blessé et abandonné en pleine émeute par ses prétendus compagnons d’armes, il n’eut d’autres choix que de se tourner vers le seul être au monde qui semblait sincèrement s’inquiéter pour lui.

Malgré cette funeste perspective et dans un ultime élan de fierté, il s’exclama :

– De toute manière, où est mon avenir dans ce foutu pays ? Autant me battre et, s’il le faut, même me sacrifier pour que les choses puissent un jour avancer et changer !

– Brandir des étendards couverts de slogans contre l’oppression et, manque de pot, te faire arranger savamment le portrait, est-ce vraiment la seule chose qu’il te reste à faire de tes journées ? Le seul choix possible ? réfuta le professeur affecté par l’opiniâtreté désabusée d’Andres.

– Que… que devrai-je faire de ma vie, d’après vous ? bredouilla Andres, à son tour déstabilisé par les arguments du professeur.

– Ne compte pas sur moi pour te donner la réponse, fiston. Mais réfléchir à la question ne te brûlera pas les neurones et donc ne te fera pas de mal. Il existe bien d’autres manières d’aider l’humanité et de devenir un héros du quotidien, tu peux me croire.

Quelques minutes plus tard, alors qu’ils longeaient la cinquième avenue, Marco voyait défiler la lignée d’arbres à travers la vitre du taxi, se souvenant les avoir quittés couverts de blanc, alors qu’aujourd’hui, avec leurs silhouettes nues, élancées, leurs rameaux sinueux se multipliant sur la page d’un ciel gris sombre, ils ressemblaient à des grimoires d’un autre genre.

– Quel dommage de rater le printemps, s’exclama-t-il. Tu ne peux pas imaginer à quel point c’est ravissant de parcourir les allées de Central Park, de fouler son gazon, de profiter de ses parterres fleuris en emplissant ses poumons d’un bon bol d’air au milieu d’une nature en plein éveil et d’y côtoyer de beaux couples d’écureuils brun-roux gambadant çà et là au pied des arbres à l’affut du promeneur généreux, fouillant ses poches emplies de pignons de pin ou autres graines.

Il débitait ses rêveries pendant qu’Andres songeait à Caracas, qui n’était sûrement pas en reste pour ce qui est des parcs et écureuils noirs, mais il respecta cette bouffée de nostalgie concernant le passé de Parisi.

Peu après, ils déambulaient dans le hall du Métropolitan Museum et, sans pouvoir détacher son regard de l’imposante sculpture d’un pharaon égyptien, le jeune étudiant plaisanta :

– Sympa cette manière que vous avez trouvée de me faire réviser l’histoire, encore quelqu’un de votre lointaine famille, peut-être ?

– C’est moins ennuyeux, en effet, ajouta le professeur, évitant de rebondir sur cette note humoristique. Et comme il nous sera impossible de tout visiter, concentre-toi sur l’époque qui t’intéresse. À titre d’information, le département de l’Égypte antique se trouve juste sur la droite. Nous pouvons nous retrouver d’ici une paire d’heures en ce même endroit pour faire le point.

– Vous ne venez donc pas avec moi, professeur ?

– J’ai vu et revu tout ce qui est exposé dans ce musée à maintes occasions. Non, je t’en prie, aie pitié de mes pauvres jambes et vas-y tout seul. Quant à moi, si je me trouve ici, c’est uniquement parce que je souhaitais depuis fort longtemps revoir quelque chose en particulier.

Andres se figea, interloqué, puis il laissa enfin s’échapper quelques mots :

– Parmi les millions d’objets occupant les galeries de ce prestigieux édifice, si un seul défie toute concurrence aux yeux de l’honorable professeur Parisi, c’est qu’il doit être sacrement important ! N’en dites pas plus, vous m’avez donné suffisamment envie de venir contempler le Saint Graal en votre compagnie.

Cette fois-ci, le professeur rit franchement de toutes ses dents et de bon cœur devant un Andres aussi stupéfait de le voir se lâcher que s’il avait vu une momie se balader nue dans la galerie.

– C’est comme tu voudras, mais attention fiston, si tu es déçu, ce sera de ta faute !

Bien à l’abri dans une alcôve et protégé par sa vitre blindée, trônait sur un lutrin un manuscrit ancien, considéré comme document faisant partie de ces objets patrimoniaux fortement sensibles à la lumière ; il recevait donc une source lumineuse appropriée, dépourvue d’ultraviolet avec un rayonnement infra-rouge réduit à minima. Tout proche, on pouvait considérer le texte numérisé en faisant défiler les pages traduites de l’hébreu en anglais.

Taciturne et contemplatif devant l’objet en question, Marco exprimait son refus de partager ses pensées et ses sentiments. Son jeune acolyte s’aperçut qu’il était ému, à ses yeux humides et ses mains tremblotantes, il s’abstint donc de le questionner.

Les yeux happés par l’inscription figurant sur la plaque explicative, Andres pouvait y lire : « La chronique de Thaddeus » figure comme l’une des découvertes majeures du XXe siècle. Il s’agit d’un codex autobiographique datant du 1ersiècle, mis à jour en 1986, lors de la campagne de fouilles du Professeur Camil Andolfo sur l’île d’Éléphantine.

Vu l’admiration que le manuscrit semblait susciter chez son maître, une déduction toute naturelle fusa de ses lèvres :

– Je suppose que pour jouir d’un tel niveau de protection, c’est le contenu même de ce célèbre codex, davantage que son ancienneté, qui est reconnu comme étant de la plus haute valeur historique.

Parisi le fixa comme s’il était sur le point de lui avouer un crime, ce qui lui inspira une certaine inquiétude, mais sans pour autant le dissuader de vouloir déterminer s’il existait un lien entre le professeur et la chronique de Thaddeus. L’étudiant désirait satisfaire à tout prix cette curiosité irrésistible qui le dévorait.

– D’accord, votre réticence à en ajouter davantage laisse sous-entendre que je brûle, n’est-ce pas ? Ce Camil Andolfo, ne serait-il pas finalement quelqu’un de votre proche entourage ? Un ami, un parent peut-être ?

Parisi semblait être en proie à l’indécision entre plusieurs choix, ce qui poussa le jeune homme à lancer, en plaisantant :

– À moins que vous n’ayez été cet homme dans une autre vie !

Un grand soulagement apparut soudain sur le visage détendu du professeur, car son Andres surdoué venait de lui faciliter la tâche.

– Élémentaire, mon cher ! Effectivement, tu as visé juste, je suis celui-là !

15

Début de l’an 31 de notre ère : Magdala. (2)

J’avais passé plus d’une année entière en Égypte à acquérir de l’instruction, de l’intelligence et de la sagacité. La formation de mon oncle, banquier et commerçant, m’avait rendu perspicace, prudent, et capable de bon jugement : il m’avait transmis des connaissances dans le domaine des chiffres et des calculs et exercé à l’art de la gestion en me confiant des fonctions de responsabilité dans l’un de ses entrepôts de marchandises. J’avais progressé dans la langue grecque, je m’étais familiarisé avec l’égyptien et appris un peu de science grâce au neveu de mon oncle, Élias, qui fréquentait la célèbre école de médecine professant l’enseigne-ment d’Hippocrate. Au fil des mois, nous étions devenus si proches qu’en remarquant mon esprit vif et curieux ainsi que l’intérêt que je portais à ce qu’il apprenait, il s’était plu à m’instruire des moyens de prévenir, guérir ou soulager des maladies, blessures ou infirmités. J’avais bu ses paroles avec le désir ardent de m’imprégner d’un tel savoir.

Au solstice d’été, naviguant sur le Nil qui était la principale voie qui mène à la région de Nubie et à l’Éthiopie, conduisant aux contrées qui fournissaient à l’Égypte du bois, des métaux précieux, de l’ivoire, de l’encens et de la myrrhe, il m’avait fallu vingt-cinq jours pour descendre le fleuve et rejoindre le port fluvial de Souenet. Cette cité était l’une des majeures entrées et sorties de l’Éthiopie, donnant naissance à un commerce prospère sur la route des caravanes. Elle se trouvait sur une péninsule, sur sa rive droite, immédiatement en aval de la première cataracte du fleuve, qui s’étend jusqu’à elle depuis Philae ; c’était aussi une ville de garnison qui percevait des péages et des droits de douane sur tous les bateaux passant au sud et au nord.

Moi, qui ne demandais qu’à parcourir en long et en large cette terre noble, amicale et généreuse, j’avais donc été chargé par mon oncle, qui importait et exportait dans tout le pays, de m’occuper des transactions permettant d’acheminer des matières premières à très forte valeur marchande.

Subjugué par les vastes paysages contrastés qui s’offraient à ma vue, j’avais été honteux de reconnaître qu’elle se faisait par sa beauté la rivale de ma terre natale.

Un matin très tôt, je m’étais promené, esseulé, le long du fleuve, espérant y trouver la même brise vivifiante du lac de Tibériade. À mon grand étonnement je n’en trouvais point, pas même un souffle aussi léger fut-il pour rafraîchir mon visage. J’appris plus tard que de tous les fleuves, le Nil est le seul qui n’exhale pas de brise, sans doute à cause de la sécheresse de l’air en ces contrées ; car le soleil brûle tout sur sa route.

Alors que toute mon attention s’était portée sur Éléphantine, l’île située juste en face, je venais d’apercevoir une embarcation de petite taille se diriger dans ma direction. Quand elle fut plus proche, je découvris qu’il s’agissait d’un humble canot de papyrus avec à son bord une jeune femme vêtue d’une tunique vert pâle. Un bref moment nos yeux se croisèrent et nos regards se figèrent. J’éprouvai soudain un sentiment inexplicable de béatitude, car ses formes délicates, ses cheveux d’ébène et son visage d’une rare beauté naturelle, m’émurent. Cependant, au moment où elle avait posé le pied sur la terre ferme, j’avais déjà quitté le quai, laissant la place aux villageois qui avaient commencé à arriver de toutes parts, étalant des nattes sur le sol pour vendre leurs produits. Je ne sus si elle avait appris qu’un étranger leur avait posé des questions à son sujet. La belle du Nil s’appelait Shani et n’était pas mariée. Elle était issue d’une famille très modeste, son père était potier. Une fois par semaine, elle avait coutume de quitter l’île pour exposer leurs poteries au marché.

Je venais de relater mon récit avec sincérité, mais Eutiche, qui n’était pas dupe, discerna toute la nostalgie mêlée de regret que je pouvais ressentir. En effet, qu’est-ce qui m’avait empêché de m’approcher de Shani ? Le pays si lointain où elle vivait ? Le fait qu’elle fut Égyptienne ou, sans doute, ses modestes origines ? Dans ce cas, si seulement j’avais pu l’interroger, j’aurais discerné chez elle un esprit dépourvu de connaissance et de sagacité, peut-être aurait-elle même exprimé quelque chose d’insensé ou déplaisant qui m’aurait aussitôt fait oublier sa beauté, et ç’en aurait été terminé de Shani. Homme stupide que j’avais été ! À cause de mon embarras, je n’avais cesse à présent de me demander combien de temps allais-je encore devoir supporter qu’elle hante mes pensées.

– Et dire que cette fille ignore t’avoir volé le coeur, mon ami !

La constatation, oh combien vraie d’Eutiche, m’accabla davantage et, dès lors, je ne pus définitivement me résoudre à l’idée que jamais je ne la reverrais.

Me contacter

Bonjour, laissez un message, je vous réponds ! Cordialement, Sylvie Orsini

Non lisible? Changez le texte. captcha txt
0